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L'évolution de la judaïcité algérienne s'inscrit dans ce contexte politique. Particularité de la colonisation pour les Juifs d’Algérie, elle fut l’œuvre conjointe des gouvernements de l'époque et des Juifs de France, citoyens français depuis 1791. En 1830, ces derniers se souviennent encore de l’image d’ » arriération » et d’étrangeté qu’offraient alors aux plus « émancipés » d’entre eux — les « Bordelais » essentiellement — les misérables Juifs d’Alsace et de Lorraine, qui parlaient mal ou pas, le français, qui dépendaient étroitement de leurs rabbins, qui semblaient loin de toute modernité. En 1830 déjà, les Juifs de France vivent les effets positifs de l’émancipation politique qui s’est accompagnée pour eux d’une profonde mutation sociale: ils envoient leurs enfants à l'école, ont abandonné leur « idiome » pour le français, se conforment presque en tout à la législation française[23]. Pour devenir citoyens, ils ont accepté de renoncer aux dispositions particulières concernant leur statut personnel. Le résultat est là: la jeune génération s’intègre rapidement à la société française. Une nouvelle bourgeoisie émerge, composée de membres de professions libérales et de fonctionnaires ; quelques-uns participent même activement à la vie politique. Aussi vont-ils reprendre à l'égard de leurs coreligionnaires d'Algérie le discours sur la « régénération » dont ils avaient été eux-mêmes l'objet. Regardant avec pitié et condescendance ces populations d’ » arriérés », leurs porte-parole publient articles, libelles et autres déclarations « sur l’état des Juifs d’Algérie, et sur les moyens de les tirer de l’abjection dans lesquels ils sont tombés »[24] (...).

La conquête par la France d’un territoire comportant une population juive aussi nombreuse ne pouvait en effet laisser les israélites français indifférents. Ressentaient-ils cette annexion d’une judaïcité encore traditionnelle, « à demi sauvage »[25] comme une menace latente pour leurs situations sociales à peine acquises ? S’étaient-ils intégrés à la société française au point d’avoir intériorisé l’idéologie « civilisatrice » qui sous-tendait en partie les conquêtes coloniales? Le fait est qu’ils se chargèrent de transformer cette judaïcité en lui imposant leur propre modèle.

Respectueuse de l’acte de capitulation, l’autorité militaire nomme dès 1830 un Chef de la nation juive, responsable devant elle. Choisi pour un an sur une liste de notables, il est cependant privé du droit de récolter l’impôt et dépend de l’autorité militaire en charge du territoire conquis, puis assez rapidement des intendants civils, puis des maires. Très vite, l’emprise des notables traditionnels sur les communautés juives diminue : dès 1831 et jusqu’en 1845, des conseillers municipaux, puis des adjoints juifs (dès 1835) aux maires des grandes villes sont nommés par le gouvernement militaire (deux à Alger, à côté de neuf adjoints musulmans). Le premier adjoint au maire est Judas Durand, nommé fin 1834, à qui succède en 1836 Saül Cohen Solal[26]. A partir de 1836 c’est l’adjoint juif au maire d’Alger qui est chargé des fonctions de Chef de la nation, avec droit de police et de surveillance des Juifs de sa ville : tout cela sous le contrôle étroit des autorités militaires (dont Bugeaud, violemment antisémite, maniaque de l’expulsion des Juifs d’Algérie, mais plutôt isolé dans son propre état major). Face aux multiples questions posées par l’administration militaire sur l’attitude à adopter vis-à-vis de tel aspect des coutumes des Juifs placés sous son autorité, le gouvernement s’adressa au représentant légal des Juifs en France, à savoir le Consistoire central.[27] Des questionnaires à l’intention des Juifs d’Algérie furent ainsi élaborés sur le modèle de ceux préparés sous Napoléon ; comme alors, ils portaient sur l’opinion ou les coutumes des Juifs d’Algérie quant au rôle des rabbins, à la polygamie, à la répudiation, aux mariages mixtes, à l’instruction, à l’usure, à la fraternité avec les Français.