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Le senatus consulte n’eût d’ailleurs guère de succès : entre 1865 et 1870, seuls 144 Juifs acquièrent la citoyenneté française. De fait, la procédure est longue et compliquée pour cette population qui, dans son ensemble, malgré l’amélioration notable de ses conditions de vie, est loin d’être encore alphabétisée en français. En outre, comme le souligne Michel Abitbol, « contrairement à leurs coreligionnaires de France qui n’avaient pu bénéficier de la liberté de culte qu’après leur émancipation, eux mêmes en avaient toujours joui », et la nouvelle loi allait plutôt dans le sens d’une restriction accrue de leurs droits en la matière [45]. « A vrai dire, écrit Charles-André Julien, comme les musulmans eux mêmes, les Juifs ne désiraient pas exécuter une démarche personnelle qui eût passé à leurs yeux, et plus encore à ceux de leurs coreligionnaires comme une forme d’apostasie, une renonciation à la loi mosaïque ».[46]

Pourtant la naturalisation collective est à nouveau revendiquée tant par les milieux républicains de gauche que par les notables juifs de France et d’Algérie. Dès mars 1870, le ministre de la Justice et chef du dernier gouvernement de l’Empire, Émile Ollivier, se montre favorable à un décret de naturalisation collective, impliquant l’abandon du statut personnel (ou de ce qu’il en reste), mais laissant durant un an la possibilité à tout naturalisé de ne pas accepter personnellement la mesure. Mac Mahon, Gouverneur général, après avoir consulté les autorités compétentes, se déclare favorable au projet Ollivier à condition de supprimer la possibilité du rejet.

Adolphe Crémieux, qui ne se faisait pas d’illusions sur la force de la résistance religieuse de cette population, s’exclama devant le Corps législatif : « ne leur dites pas : soyez français si vous le voulez, car volontairement ils n’abandonneront pas la Loi de Dieu »[47]. Il fallait donc leur imposer la citoyenneté par une loi.

En septembre 1870, Gambetta proclame la République et le Gouvernement de la Défense nationale , dans la perspective du siège de Paris, envoie une délégation à Tours , et charge Crémieux, devenu son ministre de la Justice, de promulguer les décrets renforçant les pouvoirs civils et assimilant l’Algérie à la France. Ces décrets, datés du 24 octobre 1870, vont dans le sens de ce que réclament les colons (la fin du régime militaire) mais ne satisfont pas plus ces derniers que les Arabes, lesquels craignent avec raison d’être livrés sans limite à leur appétit (expropriation des terres, etc.). Parmi ces décrets, le dernier concerne la naturalisation collective des juifs d'Algérie. Il stipule : « les Israélites indigènes des départements de l'Algérie sont déclarés citoyens français : en conséquence, leur statut réel et leur statut personnel seront, à compter de la promulgation du présent décret réglés par la loi française ; tous droits acquis jusqu'à ce jour restent inviolables. Fait à Tours le 24 octobre 1870 ». Ce décret, qui reprend la position de Mac Mahon, malgré les quatre signatures qu’il porte[48], sera connu sous le seul nom de » décret Crémieux ».

Ce à quoi avaient pensé et travaillé tout au long des quarante ans depuis la conquête les différents gouvernements sous la Monarchie (Louis-Philippe), la République (1848), l’Empire (Napoléon III), fut donc réalisé par le premier gouvernement de la Troisième République, par une équipe de républicains de gauche. Au total, ce sont 34.574 Juifs qui deviennent citoyens français[49], soit, d’après le recensement de 1866, 13,5% de la population non musulmane de l’Algérie[50]. Présents surtout dans les villes, les Juifs représentaient là en moyenne 20% de l’électorat non musulman, et leur poids électoral pouvait faire changer les majorités et renforcer le camp républicain. S'il y eut quelques défections, surtout de familles de l'arrière pays qui préférèrent passer en Tunisie ou au Maroc par peur d'une déjudaïsation entraînée par les lois françaises, il y eut aussi installation de familles juives de ces deux pays.

Quelles auraient été les conséquences éventuelles d’un refus collectif des Juifs d’Algérie d’abandonner leur statut personnel ? De toutes les façons on ne leur demanda pas leur avis. Et si certains le donnèrent « avec leurs pieds » en quittant le pays, le plus grand nombre resta sur place, subit les nouvelles lois avant de les accepter pleinement. Ne bénéficiant pas jusque-là des droits politiques et civiques alors que leurs propres droits religieux étaient chaque jour un peu plus réduits à la portion congrue, le décret les fit passer de « sujets français » ou « Français indigènes », c’est-à-dire Français de seconde zone, au statut de Citoyen, responsables devant la loi civile française.

Mais le décret Crémieux « fit » des Français aussi pour augmenter la présence française en Algérie[51], à un moment où la France, en plein chaos, ne pouvait se permettre de dégarnir ses troupes sur le sol national pour les envoyer dans la colonie également en proie à des désordres socio-politiques. La puissance coloniale avait besoin de soldats sur place, la République naissante avait besoin d’un électorat qu’elle supposait favorable. Toutefois le décret faillit être abrogé par le gouvernement Thiers dix mois après sa promulgation[52], sous la pression conjuguée d’une partie de l’armée qui craignait ses effets sur les masses arabes et des mouvements antijuifs dont ce sera désormais le principal cheval de bataille. Mac Mahon s’opposera à l’abrogation que semble-t-il un groupe d’officiers juifs de l’armée française soutenait.[53]

Le décret Crémieux fut cependant maintenu, assorti, concessions à ces mouvements, de la clause de l’indigénat qui excluait de son bénéfice les Juifs venus des pays limitrophes, et du délai de déclaration, très court(trois semaines) dont le but était d’écarter un maximum de juifs de la citoyenneté.

L’objectif a été manqué.